France






Après la seconde guerre mondiale, la transat est très affaiblie. Le Conseil d’administration de la Compagnie qui se déroule le 8 mai 1945, sous la présidence de M. Jean Marie, ne peut que constater les dégâts. Elle a perdu de nombreux navires, et sa présence sur l’Atlantique nord est réduite quasiment à néant par la disparition du fleuron de sa flotte, et la nécessité de remettre en situation de naviguer ILE DE FRANCE qui a déjà près de 20 ans de service. Le choc de la disparition de NORMANDIE est quelque peu atténué par l’attribution à la nation française comme dommage de guerre du paquebot allemand EUROPA, qui après transformation, est rebaptisé LIBERTE, et ne prend donc pas comme les autres navires de la flotte transat, un nom de province française.


Pourtant l’impérieuse nécessité d’exister sur la prestigieuse ligne de New-York se fait rapidement ressentir, et cette question se pose dès le début des années 50 : Faut-il mettre en service un nouveau paquebot sur cette ligne, pour remplacer les deux navires vieillissant précédemment évoqués ? La réponse s’avére positive tant pour les représentants de la transat que pour nombre de responsables politiques, partie prenante de la décision, dans la mesure où par convention avec l’Etat, la Compagnie est une société à capitaux mixtes, publics et privés, et les pouvoirs publics ont ainsi leur mot à dire dans une telle décision. Et cette décision tarde à être prise, car le point d’achoppement réside dans le coût, et par conséquent, le financement de la construction d’une nouvelle unité. Pourtant le 25 juillet 1956, après d’interminables tractations, et des marathons parlementaires sans fin, M. Jean Marie signe avec les chantiers de Penhoët un contrat en vue de la construction d’un nouveau paquebot. Celui-ci doit faire oublier le traumatisme de NORMANDIE, il mesurera 315 mètres, soit à peu de choses près, la dimension de son prestigieux prédécesseur, et s’appellera France.




Le 11 mai 1960 le lancement du paquebot France à Saint Nazaire est un événement national. Décidée avant le retour au pouvoir du Général de Gaulle, la construction du paquebot atteint son dernier stade et le lancement de celui-ci donne l’occasion au chef de l’Etat de s’en emparer pour sa politique de prestige national qu’il entend restaurer. A cette occasion, il prononce un discours fameux.


« Le paquebot FRANCE est lancé. Il a épousé la mer. La mer, si redoutée et si désirée des peuples, la mer qui sépare les nations mais leur permet de se joindre, la mer par où les pires dangers peuvent menacer les Etats mais sans laquelle il n’est point de grandeur.


La mission de « FRANCE » sera de transporter, d’un bord à l’autre de l’Atlantique, des hommes, c'est-à-dire des pensées et des activités, des foyers de connaissance et des sources de travail, de l’art et de la richesse ; En tous temps, un pareil rôle eut été tenu pour important. Aujourd’hui, il l’est plus que jamais. C’est, en effet, des rapports entre nos semblables, autrement dit des échanges, que procède la civilisation. Le progrès de notre espèce comporte une connaissance réciproque des pays une coopération des valeurs et des labeurs, une pratique des contacts, faute desquelles les peuples s’enfonceraient, chacun de son côté, dans la méfiance et les griefs mais grâce auxquelles ils ressentent leur mutuelle dépendance et développent ce qu’ils ont en commun. Que ce navire aille donc accomplir sa destinée : porter des hommes vers des hommes !


En le faisant « FRANCE » va contribuer à resserrer et à multiplier les liens deux fois séculaires qui existent entre deux pays. L’amitié y trouvera son compte, car les Etats-Unis sont chers à la France et je crois bien que la France est chère aux Etats-Unis. Ce n’est pas en vain que ces peuples se sont trouvés côte à côte chaque fois qu’il fallut sauver la liberté du monde. Ce n’est pas en vain qu’il souffle en Occident un certain air oú s’épanouissent les droits de l’homme et sa dignité. On verra donc ce splendide bâtiment, s’ajoutant aux escadres d’avions et de vaisseaux qui mettent en relations directes Européens et Américains, relier par-dessus la mer toutes sortes d’activités, matérielles, intellectuelles, morales, qui, pour la chance de l’univers, veulent harmoniser leurs efforts.


« FRANCE » va sortir de ce chantier de la Loire-Atlantique que j’avais vu, voici quinze ans, bouleversé de fond en comble. A cette époque, déjà, j’entendais des milliers de voix exprimer la volonté que le chantier de Saint Nazaire revive. Eh bien ! Le voici vivant, je puis même dire triomphant. Sans doute est-il vrai, qu’en raison des circonstances mondiales, l’ensemble des entreprises qui bâtissent des navires éprouve certaines difficultés, exige certaines mesures d’adaptation et de conversion, inspire certaines inquiétudes au personnel qui y est employé. Mais, le succès auquel nous assistons attire l’attention des Français sur ce problème national. L’apparition de « FRANCE » sur l’Océan fait voir à tous ce que vaut et ce dont est capable la phalange des dirigeants, des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers, qui anime notre industrie de la construction navale. En même temps, chacun mesure quel rôle notre marine marchande joue dans l’économie comme dans le prestige du pays. Il y a là une démonstration qui ne sera pas méconnue.


J’ai parlé d’un succès. Oui ! « FRANCE » va en être un ; D’abord, par le fait que le navire, avec ses 315 mètres de long, son déplacement de 57 000 tonnes, sa propulsion de 160 000 CV, sa vitesse normale de 31 nœuds, sera plus grand, plus sûr, plus puissant, plus rapide qu’aucun autre de son espèce. Ensuite, pour cette raison que ses aménagements doivent être une somme de chefs-d’œuvre. Enfin parce que son bord accueillera demain des élites. Dans ce vaisseau, nous saluons l’une des grandes réussites, dont présentement la technique française fait hommage à la patri, que ce soit sur terre, sous terre, sur mer ou dans les airs. La cérémonie d’aujourd’hui ajoute à la fierté que nous avons de la France.


Et maintenant que « FRANCE » s’achève et s’en aille vers l’Océan pour y voguer et pour y servir ! »


En prononçant un tel discours, le général de Gaulle est naturellement loin d’imaginer que le paquebot dont il vient de faire l’éloge est d’ores et déjà condamné. Depuis NORMANDIE, les temps ont beaucoup changé, et la concurrence de l’avion est un élément incontournable. FRANCE connait une période de rentabilité pendant ses cinq 1ères années d’exploitation, mais dès l’année 1968, l’équilibre des comptes devient un exercice impossible. Des solutions sont envisagées pour tenter de sauver le paquebot, cher au cœur des havrais.


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